PHILIPPE SEGUIN, UN ENFANT AU COEUR DE LA REPUBLIQUE

Goethe nous affirmait que la beauté de l’enfant est de savoir devenir adulte, celle de l’adulte de savoir rester enfant.
Cet exercice est fréquent en art; il ne se rencontre presque jamais en politique.

Ce 7 janvier 2010, lorsque l’opposant lucide au Traité de Maastricht s’en est allé trop tôt, à force sans doute d’avoir fait de son corps le théâtre des violents à coups de son âme, la Nation se sentit orpheline du grand homme, lui qui avait voulu vaincre sa propre tristesse d’orphelin en se faisant le serviteur infatigable et dévoué de la Nation.

Il sut donner tout son sens à l’école laïque, ouverte à tous les enfants de la République, quels que soient leur rang, leur origine, leur teint, lui qui fut l’un des plus méritants d’entre tous alors même qu’il ne pouvait plus compter que sur sa mère rendue jeune veuve par la disparition prématurée de l’Aspirant Robert Séguin.
Alors que l’horreur de la seconde guerre mondiale allait prendre fin, quelque part dans le Haut Doubs, voilà que ce jeune homme était « mort pour la France » comme aimait écrire le gamin Philippe lorsqu’on lui demandait la profession de son papa.

L’enfant né à Tunis, qui vivra son adolescence en Provence, comprendra qu’avoir le coeur français, c’est l’avoir assez généreux et assez grand pour l’ouvrir bien au-delà des frontières de l’Hexagone, lui qui répètera plus tard qu’il faut en finir avec cette « névrose de croire que les frontières séparent alors qu’elles unissent ».
Cet enfant-là, en appartenant aux deux bords de la Méditerranée a compris dans sa chair que les frontières sont d’abord des portes, qu’elles ne sont jamais des courants d’air ou des murs.
Cette Tunisie, il l’aimait : c’est grâce à elle que son amour de la République ne fut jamais contradictoire avec le respect de toutes les communautés.

Et lorsque ce petit Français plus tard retournera régulièrement sur les lieux de son enfance, n’était-ce pas avant tout l’occasion de réaliser dans sa mémoire et dans sa chair son appartenance aux deux rives de la Méditerranée ? Et certainement pas d’aller faire allégeance au pouvoir fort du moment.

L’Albatros d’Epinal avait sans doute les ailes trop larges pour voler trop bas ou ailleurs que dans les grands espaces, mais les Vosgiens d’outre-Méditerranée sont témoins qu’avec ce Républicain-là chargé de la destinée du Pays, ils n’auraient jamais eu à ressentir l’ostracisme ni à revendiquer la victimisation qui ébranlent notre unité nationale aujourd’hui.

Un pupille de la Nation est souvent condamné au dilemme, dans sa quête d’identité, d’avoir à chercher des fantômes tout au long de son existence ou bien de devenir tout au contraire enfant de l’univers :
L’enfant Philippe blessé d’avoir perdu son père alors qu’il n’avait que 16 mois a su ressusciter à chaque moment de sa vie ce héros mort à 22 ans.
La Nation était sa chair et son âme. L’enfant vivait ce pour quoi son regretté père avait donné sa propre vie.

Philippe Séguin était capable de colères épiques, se gaussaient les Nouveaux Versaillais : comment en eût-il été autrement, face à tous ces dévoiements du sens de la responsabilité publique, de la part de cet homme de coeur, qui ne faisait violence qu’aux violences, qui ne haussait le ton que pour faire taire le bruit des conspirateurs et des menteurs.
Les signataires du « Munich Social », les pourvoyeurs de la fin de la souveraineté de la France, les puissances de l’établissement, tous ces vieillards auraient-ils voulu que l’enfant Séguin leur sourît en plus de souffrir à cause d’eux ?

L’Institution se fit unanime, ce matin du 11 janvier 2010 aux Invalides, pour le saluer, comme elle l’avait été pour le combattre : lui, l’Homme du Peuple, le jeune garçon méritant de l’école laïque arrivé au pinacle de la réussite scolaire avec comme seule éducatrice cette jeune veuve.

Je me souviens de ce visage grave où le regard était celui d’un enfant mélancolique, tel qu’un quotidien lorrain l’avait saisi alors que, Président de l’Assemblée Nationale, il se recueillait devant la stèle installée sur le lieu où son père « mourut pour la France ».
Cette tristesse-là disait toute la profondeur de la blessure de l’enfance. Elle est aussi la souffrance du peuple silencieux qui n’a « comme seul bien que la Nation », aurait dit Jaurès.

Philippe Séguin, ce fut la loyauté filiale envers le courant gaullien tout au long de sa vie, quel qu’en fut le prix à payer. Des avanies, il eut à en subir, surtout de la part de ses amis politiques qui tout à la fois l’admiraient et le redoutaient.

Cruauté des ambitions politiciennes face à l’Enfant de la République soucieux de respecter ses adversaires : il eut le talent discret sous Pompidou pour ne pas déplaire aux caciques du gaullisme alors même que le Président de la République avait remarqué ce jeune chargé de mission; il sut ne pas créer de rupture lorsqu’il se joignit à la douzaine de quadragénaires soucieux d’aérer la vie politique; il sut faire taire sa dissidence aux côtés de Pasqua pour ne pas mettre en minorité une ambition moins sacrificielle que la sienne; il fut l’un des rares à rester fidèle à celui qu’on donnait vaincu, jusqu’à le porter au sommet de l’Etat grâce à la « fracture sociale » avec l’aide de son ami Guaino.
Et même, lorsque le président Mitterand finit par consentir à reconnaitre en lui le véritable opposant à la voie funeste que Maastricht allait ouvrir – ce  » véritable anti-1989″ dont il fut l’intrépide pourfendeur – c’était encore par loyauté envers son challenger médicalement affaibli qu’il n’osa pas donner toute la mesure de sa force oratoire et intellectuelle.

L’eût-il fait retentir dans le grand hémicycle de la Sorbonne qu’il eût sans doute ravi les quelques milliers de voix référendaires qui eûssent changé le destin de la France.

Coeur d’enfant assez profond pour exprimer la vérité mais trop tendre pour abattre ses ennemis.

Et comment ont-ils récompensé cette loyauté, tous ces hommes d’appareils ? Lors des législatives de 1978 ? Lors des assises du RPR à Strasbourg ? Lors de la constitution du Gouvernement de 1995 ? Lors des municipales de Paris ? Lors des Européennes qui suivirent ? Lors de la constitution de l’UMP ?

Pauvre Enfant si seul de la République…

Mais Philippe Séguin, ce n’est pas que la mélancolie; c’est aussi la joie simple, populaire, sportive, celle du football fraternel, celui des rues de Tunis mais aussi celui du Grand Stade de Saint Denis où se réalise, un soir de 1998, le rêve nourri pendant 40 ans de voir la France unir tous ses fils dans la plus belle et la plus festive des victoires populaires.
Ses tristesses et ses joies étaient celles du peuple, celles d’un enfant. D’un enfant qui a su par sa volonté, par son intelligence, par ses valeurs, par sa blessure, faire de son père le meilleur des héros, celui qui au fond de son coeur tendre est resté toujours jeune et invicible.

Nous aussi nous nous sentons orphelins de toi, Cher Philippe Séguin. Et nous voulons que tu vives à travers notre amour de la République. Lorsque tu parlais de ce lieu de toutes les Libertés, celle-ci devenait vivante. Tu te confondais avec elle. Pour tout cela, nous te remercions.

Cette voix irremplaçable était faite pour porter les colères de la République mais aussi pour faire résonner les grands éclats de rire fraternels dès qu’il se sentait en amitié avec un humble ou un compagnon.
La dernière fois que j’eus le privilège d’échanger quelques mots avec le grand homme, j’osai lui poser la seule question qui me brûlait les lèvres… et le coeur :

« Monsieur le Président, j’aimerais savoir si vous vous sentez seul ? »
« Je suis totalement seul » fut sa réponse.

Et bien non, Cher Philippe, ils t’ont abandonné mais tu n’es pas seul; tu vis dans le coeur du peuple.
Toi, l’enfant blessé de la République, tu as prouvé que la vertu est possible. A notre tour de promettre d’être fidèles à ton exemple de justice.

                                        7 janvier 2014

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *